dimanche 31 janvier 2010

Comme des porcs

Les droits de l’homme ne disent rien sur les modes d’existence immanents de l’homme pourvu de droits. Et la honte d’être un homme, nous ne l’éprouvons pas seulement dans les situations extrêmes décrites par Primo Levi, mais dans des conditions insignifiantes, devant la bassesse et la vulgarité d’existence qui hantent les démocraties, devant la propagation de ces modes d’existence et de pensée-pour-le-marché, devant les valeurs, les idéaux et les opinions de notre époque. L’ignominie des possibilités de vie qui nous sont offertes apparaît du dedans. Nous ne nous sentons pas hors de notre époque, au contraire nous ne cessons de passer avec elle des compromis honteux. Ce sentiment de honte est un des plus puissants motifs de la philosophie. Nous ne sommes pas responsables des victimes, mais devant les victimes. Et il n’y a pas d’autre moyen que de faire l’animal (grogner, fouir, ricaner, se convulser) pour échapper à l’ignoble : la pensée même est parfois plus proche d’un animal qui meurt que d’un homme vivant, même démocrate.
Gilles Deleuze, Félix Gattari : Qu’est-ce que la philosophie ?

samedi 30 janvier 2010

Rage, rage against the dying of the light


Do not go gentle into that good night,
Old age should burn and rave at close of day;
Rage, rage against the dying of the light.

Though wise men at their end know dark is right,
Because their words had forked no lightning they
Do not go gentle into that good night.

Good men, the last wave by, crying how bright
Their frail deeds might have danced in a green bay,
Rage, rage against the dying of the light.

Wild men who caught and sang the sun in flight,
And learn, too late, they grieved it on its way,
Do not go gentle into that good night.

Grave men, near death, who see with blinding sight
Blind eyes could blaze like meteors and be gay,
Rage, rage against the dying of the light.

And you, my father, there on the sad height,
Curse, bless, me now with your fierce tears, I pray.
Do not go gentle into that good night.
Rage, rage against the dying of the light.

vendredi 29 janvier 2010

Les coeurs déchiquetés

Entendre Léo Ferré, penser à Robin Cook, ces coeurs déchiquetés qui parlent aux fantômes.





Même si, chez Robin Cook, le narrateur, le coeur pour le coup déchiqueté, ne parle pas à des fantômes mais à des morts, à qui il redonne vie, une vie en marge, comme décalée - dont la première nuit doit paraître si étrange dit-il, une vie un peu sauvée malgré tout, même si trop tard toujours trop tard. Leçons de ténèbres, disait-on autrefois, leçons de vie - la vie des morts, la vie avec les morts.
La compassion, bien entendu, mais plus encore : nommer le mal, comme indifférence à l'état du monde, comme acceptation donc de l'état du monde - et de ce qu'il engendre, le vrai désespoir, les petites pièces sombres, noires et isolées de l'existence dont toutes les issues sont condamnées. Rechercher inlassablement ce qui pousse les gens à hurler, n'en sortir - peut-être - qu'en larmes : mais mes larmes n'étaient pas pour moi - elles étaient pour la colère légitime du peuple.

mardi 26 janvier 2010

For the span of my own lifetime, I will always arrive too late



Plus de 15 ans après sa disparition, on lit moins Robin Cook, me semble-t-il - lui qui savait pourtant Comment vivent les morts, comment sans fin les victimes oubliées demandent réparation. Une courte vidéo, RC lisant quelques lignes de Dora Suarez : prétexte pour en parler un peu, ici même. A suivre.

jeudi 21 janvier 2010

Une contribution importante à l'explication matérielle du fait psychique

Louis Capet, Georges Orwell et Vladimir Ilitch Oulianov sont tous les trois morts un 21 janvier. Ensuite, pour le dernier cité, il s'est agit de répondre, à son corps défendant, à l'une de ces questions pour bac de philo, par lui-même soulevée dans Matérialisme et empiriocriticisme : l'homme pense-t-il avec le cerveau ? Wikipedia raconte toute l'histoire : "Le cerveau de Lénine fut prélevé avant que son corps soit embaumé. Le gouvernement soviétique demanda au célèbre neuroscientifique Oskar Vogt de l’étudier afin de localiser précisément les cellules responsables de son génie. L’Institut du cerveau fut créé à Moscou spécifiquement dans ce but. Vogt publia un article [...] en 1929 dans lequel il rapporte que certains neurones pyramidaux dans la troisième couche du cortex cérébral de Lénine étaient particulièrement larges". Comme ces neurones présentaient également un grand nombre de connexions avec d'autres régions du cortex cérébral, les capacités associatives de Lénine ne pouvaient en conséquence qu'avoir été particulièrement développées : la Pravda reconnut là une « contribution importante à l'explication matérielle du fait psychique en général ».
 

Jérome Leroy profite de cet anniversaire pour illustrer, en couleurs, les vertus du centralisme démocratique. Les commentaires, Capet oblige, font ressurgir des 70's un petit texte vengeur de Nicolas Bokov, qu'on peut lire ici.


mercredi 20 janvier 2010

Ne pas téléphoner















Bulletin central édité par les sections de l'internationale situationniste
clic-clic
N°1, j
uin 1958

samedi 16 janvier 2010

Vider le coeur d'une superbe journée de printemps

Quand j'ai finalement rattrapé Abraham Trahearne, il était en train de boire des bières avec un bouledogue alcoolique nommé Fireball Roberts dans une taverne mal en point juste à la sortie de Sonoma, en Californie du nord ; en train de vider le coeur d'une superbe journée de printemps.

mercredi 13 janvier 2010

L'émancipation n'est pas un plaisir solitaire

Daniel Bensaïd, dernier texte, 2010.
Edwy Plenel, dont on peut par ailleurs penser mais qu'importe, signe pour sa part un bel hommage, ici.

dimanche 10 janvier 2010

La marginale (circonflexe)






















10 janvier 2006

D'où vient qu'il boit beaucoup d'alcool

"Le négatif s'est avancé sans le masque ni les bonnes manières des gentlemen-cambrioleurs : la révolution a flambé partout. Elle a été vaincue partout. [...] Mais entre-temps, dans les années vingt, quand l'ordre est rétabli, quand toute la civilisation a raffermi son pouvoir et s'affiche impunément comme crime organisé qui contient tous les crimes organisés, alors le réalisme critique du roman noir américain apparait et manifeste l'amertume et la colère froide des vaincus. Dans la revue Blue Mask, dans Hammet, dans Burnett, dans McCoy, James Cain, bientôt Chandler, la conscience révoltée décrit un monde où l'ordre qui régne est haïssable. Cependant cet ordre s'est imposé. Devant lui la conscience se retire dans un calme glacial. Le gangster et le détective privé, ces archétypes du roman hard-boiled, sont les figures du négatif d'alors. Celui-là accède à l'argent et au pouvoir parce qu'il consent au jeu social. L'autre se détourne de l'argent et du pouvoir, afin d'avoir comme on dit sa conscience pour lui ; mais ses victoires particulières ne redressent pas le tort général et il vit dans la frustration, d'où vient qu'il boit beaucoup d'alcool."
Jean-Patrick Manchette

Dashiell Hammett a beaucoup bu, tellement qu'il en est sans doute mort le 10 janvier 1961, alcoolique, tuberculeux et persécuté, après avoir, en quelques années au tournant des Roaring Twenties, et quelques livres mythiques (La moisson rouge, Le faucon maltais, La clé de verre, ...), révolutionné le roman policier, faisant de celui-ci disait encore Manchette la grande littérature morale de cette époque - et de son héros désabusé la vertu d'un monde sans vertu.
Après avoir aussi fait tous les métiers, jusqu'à parait-il celui de nervi briseur de grève, puis s'être résolument engagé contre. Communiste longtemps, soutien des Républicains espagnols, partisan des droits civiques, il le paiera au prix de l'époque quand viendra la guerre froide. Mis à l’index, ses livres retirés des bibliothèques, il sera finalement condamné à six mois de prison, le Tribunal outragé qu'il ne livre pas plus de noms que de regrets.

Le premier flic que j'aperçu avait une barbe de huit jours. Le second portait un uniforme minable auquel il manquait deux boutons. Le troisième, planté au milieu du principal carrefour de la ville [...] dirigeait la circulation le cigare au bec. Après celui-là, je cessais de les passer en revue.
Red Harvest (Traduction 1950)

[La classe, définitivement, de cet homme face à ses juges est fort bien documentée sur Article XI.]

samedi 9 janvier 2010

Ne pas perdre son temps 1/1

Underworld USA est donc là, comme prévu. On l'ouvre, pour de vrai, au hasard : Chicago 1968. Quelques lignes lues, à peine, et remontent les souvenirs ébahis de ceux qui découvraient alors, émerveillés, que le gendarme du monde n'arrivait même plus à tenir ses propres gosses. On avait l'info, par bribes, pas vraiment mise en perspective : l'Amerike, les Black Panthers, Hippies et YIPpies, Bobby Seale et les 7 de Chicago, Jerry Rubin et Abbie Hoffman. Ce livre, qui nous a enfin raconté l'histoire, celle que l'on voulait entendre :

Do it

Lu à quoi treize ans, quatorze ? Je l'ai encore, un vieux poche de 1973 en trop bon état, sûrement pas celui alors lu et relu. Envoi :

A Na
ncy, à la défonce
A la télé couleur
A la révolution violente !


Une préface du porte-parole des Black Panthers, réfugié politique dans l'Alger de la Tricontinentale, tonnant contre la nouvelle Babylone; la visite au Che en 1964 - "Vous êtes dans le ventre de la bête. Je vous envie" - et c'est parti pour quelques années d'activisme tous azimuts - et bien azimuté : "Je suis d'accord avec votre tactique, mais je me fous de votre programme". Pour la suite, et vu d'aujourd'hui, on lira l'analyse d'Article XI.


On se rappelle ensuite la fameuse photo des Sept de Chicago, les meneurs justement des émeutes de 68, par excusez du peu : Richard Avedon.





Et on tombe sur cette page, passionnante et particulièrement bien illustrée : A Brief, Intense Intimacy : Richard Avedon and His Subjects clic-clic, et sur cette photo de Malcolm X, superbe, que je ne connaissais pas. Voilà, ça fait ma journée.
















vendredi 8 janvier 2010

Le plus beau jour fut un jour de beau froid

Le 8 janvier 1896, clic-clic la désespérance, morte enfin, du premier rossignol de la France.

Toujours est-il, regrets ou non,
Que je ne sais pourquoi mon âme
Par ces froids pense à vous, Madame
De qui je ne sais plus le nom.


Photo JH